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Leonardo Paruda, Hérétiques

Mis à jour : 12 sept. 2019


Port de La Havane, 1939. Sur le quai, Daniel Kaminsky, un enfant de 9 ans, accompagné de son oncle Joseph Kaminsky, attend l’arrivée du transatlantique S.S. Saint-Louis où se trouvent ses pa- rents (Isaias et Esther) sa petite sœur Judith et les 937 juifs qui comme eux fuient le nazisme. Le bateau approche, se met à quai, mais personne hélas n’en des- cendra : les autorités de Cuba pour l’heure (et ensuite celles des Etats-Unis et du Canada) refou- lent catégoriquement ces mal- heureux et indésirables passa- gers. Le navire fait alors demi-tour et met le cap sur l’Europe. Daniel ne verra plus jamais sa famille : tous les trois finiront comme de nombreux autres juifs, victimes de la Shoah.

Lors de cet épisode tragique, une authentique toile de Rembrandt, peinte en 1647, qui devait servir de monnaie d’échange à la famille Kaminsky disparaît mystérieusement pour ressurgir au grand jour, presque 60 ans après dans une vente aux enchères de Londres. C’est Elias Kaminsky (le fils de Daniel) artiste peintre rési- dant à New-York qui découvre l’existence du tableau en Angle- terre et c’est lui « le gringo » qui va essayer de percer le mystère autour de cette œuvre d’art. Mais comme il ne peut séjourner plus longtemps à Cuba, Elias va contacter le détective Mario Conde pour le prier de bien vou- loir se charger de l’enquête : qui a volé le Rembrandt à ses grands -parents sur le paquebot ? qui l’a caché à La Havane, où et pour- quoi ? Comment est-il sorti de Cuba pour arriver jusqu’à Londres et pourquoi son père (Daniel) déjà adulte et marié, décida-t-il subitement de s’exiler en Floride ?

La seconde partie se déroule à Amsterdam entre 1643 et 1648. Elle raconte l’histoire d’Elias Am- brosius Montalvo de Avila, un jeune séfarade qui, malgré les atavismes et les interdits du ju- daïsme, parvint clandestinement, entre ses 17 et 21 ans à devenir le domestique, l’élève et ensuite le collègue du célèbre Rembrandt. Il eut même l’honneur de servir de modèle pour le Christ qui fi- gure sur une étude du projet des « pèlerins d’Emmaüs », étude que Rembrandt lui-même lui offrit en guise de souvenir et de remercie- ment. Et ce tableau, c’est celui que possédaient les Kaminsky sur le S.S. Saint Louis, en 39 ! Elias, le malheureux, à cause de sa pas- sion pour la peinture fut dénoncé par son propre frère comme hé- rétique puisque, en peignant il enfreignait les lois religieuses de sa communauté. Il a dû s’échap- per en toute hâte pour sauver sa vie et préserver ses peintures. Dans la troisième partie, nous re- venons aux temps présents (2008), à Cuba et aux activités et combines de Mario Conde. Le détective, aidé de ses amis in- times, toujours prêts à rendre ser- vice mais aussi à faire la fête et à boire une bouteille (ou plus) de rhum, a bien progressé dans son enquête policière. Mais il lui reste encore à élucider quelques points noirs. La subite et inexpli- cable disparition de la jeune Ju- dy, petite amie de Yadina Ka- minsky lui en donnera l’occa- sion ; il va pouvoir enfin découvrir les derniers secrets et résoudre

ainsi tous les dessous de l’affaire. Dans ce volumineux et magistral roman, le tableau de Rembrandt joue le rôle principal : c’est le fil d’Ariane qui relie personnages, époques et divers lieux où se dé- roulent les événements et qui guide le lecteur pour qu’il ne se perde pas dans ce luxuriant récit où coexistent le réalisme-parfois cru- et la naturelle poésie de l’auteur.

Les thèmes traités dans le roman sont d’une cuisante actualité mondiale : problème des émi- grés, xénophobie, forte poussée de l’intégrisme dans les religions avec son fanatisme, antisémi- tisme, racisme et tout le cortège funeste de ravageuses dérives. Dans le cas de Cuba, on peut se demander, une fois encore, si le castrisme lui-même n’a pas insti- tué des interdits et des « excommunications » politiques qui rappellent ceux des religions intégristes, qui génèrent la haine, la violence, l’exclusion, ou la douloureuse fracture sociétale et la triste marginalisation de jeunes déviants qui vivent en tribus comme « les emos, les punks, les freaks, les vampires ... » dans les rues de La Havane et qui affi- chent –au péril de leur vie- leur dégoût du présent, leur irrépres- sible désespérance et leur aspira- tion à un monde meilleur.

Le roman est un vibrant plaidoyer pour le libre-arbitre, pour la liber- té de création, de pensée, de vivre. Un profond et sincère hom- mage à tous les « hérétiques ».







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